discours de Le Clézio / Nobel (1)

La première fois que j’ai entendu le nom de cet écrivain, c’est en allant chercher mon père dans son bureau installé au sous-sol, au garage. Comme je le voyais écrire, pleins de feuilles étalées devant lui, je lui ai demandé ce qu’il faisait
-« J’écris à Le Clézio »
Il m’a expliqué qui c’était, ce qu’il comptait lui écrire, m’a montré le livre dont le titre « Le Procès-verbal », ne m’a pas du tout inspirée.

La seconde fois, je faisais un trek au Maroc et j’ai sympathisé avec un randonneur qui n’avait apporté qu’une vieille paire de godasses, trois shorts et trois T-shirts … et l’édition en Livre de Poche de « Désert ». Sans que je touche une fois ce livre, ce que m’en racontait cet homme m’a immédiatement attirée. Rentrée en France, j’achetai le livre et entrepris sa lecture. Je fus émerveillée, emportée, médusée par la puissance du verbe et des images qu’il faisait naître.

Je n’ai jamais fini un livre de Le Clézio. Je ne saurais dire pourquoi, comment, mais le fil se « casse » à un moment … peut-être une fainéantise intellectuelle de ma part … sans doute, maintenant que je l’écris.

Voilà, Le Clézio, avec Colette (dont je n’ai pas tout lu non plus), sont de ces écrivains qui m’ensorcèlent et font danser le monde devant et à l’intérieur de moi, ravivent l’enfance et tous mes sens, décrivent le monde tel qu’il est, exactement, dans les sensations primaires et exultantes que l’on éprouve plus rarement à l’âge adulte.

Je me propose de vous communiquer, en plusieurs épisodes, l’intégralité du discours que J.M.G. Le Clézio fit lors de la remise du Prix Nobel.
Texte qui m’a été transmis par … mon père.

© LA FONDATION NOBEL 2008
Les journaux ont l’autorisation générale de publier ce texte dans n’importe quelle langue après le 7 décembre 2008 17h30 heure de Stockholm. L’autorisation de la Fondation est nécessaire pour la publication dans des périodiques ou dans des livres autrement qu’en résumé. La mention du copyright ci-dessus doit accompagner la publication de l’intégralité ou d’extraits importants du texte.

Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.

Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire – je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude – je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III – peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.

Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir – donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt – peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée – dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.

Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.

[…]
*
10 février 2009

8 commentaires

  1. Posté le 10 février 2009 à 7 h 24 min | Permalink

    Et bien je n’étais pas sure de tout lire… mais j’ai été bien accrochée 😉
    Je me suis laissée bercée par la musique des mots

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    mariev répond:

    Tu m’en vois ravie, tu sais 😉

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  2. Posté le 10 février 2009 à 7 h 33 min | Permalink

    Itou.

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    mariev répond:

    Idem 😉

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  3. Posté le 10 février 2009 à 10 h 35 min | Permalink

    Subjuguée …….j’ai écrit , dans mon bouquin publié , que les artistes ( et donc aussi les écrivains ) sont des éternels clones d’eux – memes …
    Je connais cette distance , ce regard depuis une fenetre , cet étrange moi – meme , et , surtout , cette lenteur de la vie par rapport à celle de la pensée passionnée …

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    mariev répond:

    Et ce bouquin publié, il a un titre ?
    On peut le trouver quelque part?

    Oui, lenteur de la vie contre fougue et fulgurance de l’imagination et du désir

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  4. Posté le 10 février 2009 à 14 h 06 min | Permalink

    Oui j’ai déjà lu tout le discours que tu m’avais envoyé en avant-première 😉
    Effectivement ce qu’il dit est plein de vérités, et je m’y retrouve complètement. C’est en lisant ce genre de choses que je me dis « oui, effectivement, je suis bien écrivain ». La dernière phrase de l’extrait en particulier, je me reconnais bien dedans…

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    mariev répond:

    Alors ce doit être rassurant, non ?
    Et c’est ça qui est extra avec les écrivains, et les artistes … c’est que chacun y retrouve des échos de soi, ce qui peut rassurer, parfois Enormément, même …

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  5. Posté le 10 février 2009 à 15 h 10 min | Permalink

    Je t’avoue, je n’ai rien lu de lui.En revanche j’ai écouté le cycle que lui a consacré France culture.Il s’agissait d’entretiens remarquables au cours desquels sa culture et son intelligence éclataient au détour des phrases.Et puis quelqu’un qui a beaucoup voyagé emporte avec lui une expérience de la vie et de l’humanité incomparable.J’aime bien ce texte.Bonne journée.

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    mariev répond:

    Et ça devait être beau à entendre!!
    A mon sens, le voyage est une des meilleures « sources d’humanité »
    A bientôt

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  6. Posté le 10 février 2009 à 15 h 14 min | Permalink

    Le premier paragraphe de ce texte est édifiant. Moi aussi, en lisant ceci, comme Coq, je me dis, oui, oui, je suis bien un écrivain. Mais aussi, ça fait plaisir de ne plus se sentir seul dans ce cas. Cela me fait penser aussi à Modiano. Vous l’avez déjà entendu Modiano? Un mot, deux mots, et il s’arrête, comme sur un fil, sa pensée se cristallise, grand ouvert sur un monde invisible …

    J’ai mis longtemps à savoir m’exprimer oralement. Cela ne fait que deux/trois ans, en fait, que je sais parler, et encore, je n’arrive toujours pas à soutenir une conversation avec les « actifs », comme un peintre en bâtiment par exemple, ou un mécanicien. Je suis dans l’attente. Les mots ne prennent vie chez moi que dans le long processus d’écriture, dans la maturation de la pensée. Ecrire car on est peu doué en action, oui, j’aime bien cette image.

    Quant à la dernière image, celle du carré de fenêtre illuminé par l’imagination dans laquelle nous a plongé la lecture, elle est belle aussi, et je l’associe à un texte de Virginia Woolf que je viens de lire, dans le petit recueil « L’écrivain et la vie ». Elle y décrit sa passion de la lecture, les heures passées à lire, et l’esprit qui s’échappe du livre, rebondissant sur le paysage alentour, en prenant par ci par là quelques souvenirs. L’ensemble se mélange pour donner vie à une nouvelle dimension, qui n’est ni le livre, ni la vie, ni la mémoire, mais autre chose, de tout à fait incroyable!

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    mariev répond:

    Et ça, c’est un très beau commentaire, Fred 😉
    Virginia Woolf, je note

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  7. Posté le 11 février 2009 à 12 h 05 min | Permalink

    Maintenant que j’ai lu les deux extraits, je vais préparer à manger la tête pleine de ces mots et les digérer, les laisser suivre leur chemin intérieur… parallèle de nourritures.

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    mariev répond:

    Absolument … et depuis, tu as lu le reste, et sa conclusion … nourrir les enfants au ventre, et au coeur

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  8. Posté le 15 juillet 2013 à 0 h 01 min | Permalink

    Excellent écrivain contemporain que j’affectionne beaucoup pour sa maitrise de la langue et l’univers qu’il transmet.

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