colette

J’ai abandonné provisoirement ma lecture du « Chirurgien ambulant », épopée d’un jeune espagnol à la recherche de ses racines dans l’Espagne du XVIè siècle, pour me replonger avec délice dans une lecture « éparse » de Colette.
Chacune de ses phrases est une peinture ou une photographie en elle-même; à chaque ensemble de mots par ses soins assemblés, je suis, deviens, aime ou déteste, observe, interroge ce qu’elle (d)écrit.
Elle est notamment mon écrivaine champêtre et bucolique préférée à ce jour et j’ai choisi ici l’un de ses souvenirs d’enfant se promenant dans la nature; j’en aime tout particulièrement la dernière phrase, fulgurante par sa sérénité et sa lucidité…

Goûtez donc, si vous le voulez bien. Et pourquoi pas me dire ce que vous en pensez?   😉

*
[…] Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps … J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…
Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or »; elle regardait courir et décroître sur la pente son oeuvre  – « chef-d’oeuvre », disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L’aitre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe… Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire …

Colette
in « Sido »
©Librairie Hachette, 1901

*

15 septembre 2008


Un commentaire

  1. commentaires rapatriés
    Posté le 20 mars 2010 à 16 h 49 min | Permalink

    1) On le vit, on l’envie, on s’en lèverait presque la nuit…
    Commentaire n°1 posté par Godnat le 15/09/2008 à 22h03

    => Ah oui, c’est tout à fait ça!!
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 06h55

    2) et bien, dis-moi… C’était une fillette bien courageuse… Tout ce qu’elle écrit est merveilleux! chaque mot a une couleur, et un goût… Elle est incroyable. Je comprend que tu aimes la lire et la relire…
    Je t’annonce que la guerre des bisous est déclarée… Je t’envoie donc un gros SMACK! A ton tour, d’en envoyer à ceux que tu apprécies, et surtout, n’oublie pas de me le renvoyer. BISOU!
    Commentaire n°2 posté par Babeth le 15/09/2008 à 23h35

    => Une fillette courageuse, et sensible à la poésie et la beauté des choses, puis plus tard, artiste des mots pour faire ressurgir ses sensations, oui … très forte!
    Ah! Ah! cette guerre des bisous s’annonce interminable! Je n’ai pas trop le temps d’aller distribuer mes bisous partout, c’est affreux, mais je t’en fais déjà un gros ici-même, avec plaisir, Babeth!
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 07h01

    3) La dernière phrase est très savoureuse… et Colette très matinale 😉
    Bon sang, 3h30 du matin, ça devrait être inerdit 😉
    Ah bon, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt… Tant pis pour moi 😉
    Commentaire n°3 posté par pandora le 16/09/2008 à 06h58

    => Le monde appartient à ceux qui le regardent et l’écoutent, quelle que soit l’heure, et tu n’es donc pas en reste, chère Pandora!
    Cela m’arrive néanmoins parfois d’être éveillée très très tôt avec cette délicieuse sensation que tout est à découvrir, j’adore…
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 07h06

    4) cette femme,un vrai mec!!!!!!Une ecriture ma foi franche deffinitive,erotique,imaginaire,sensuelle….
    Son epoque,n’etait pas la mieux placée…
    Une femme avec une ame de mec dans ses mots,sauf qu’elle avait cette finesse etrangère a certain….
    Ps merci de tout tes mots,merci Mariev sinceremnt….
    Commentaire n°4 posté par B.Secret le 16/09/2008 à 07h18

    => Elle en a fait des choses, courageuses, ouvertes, curieuses … une femme magnifique (avec peut-être un bémol dans la « maternité », ma foi) et surtout, elle a écrit de vrais bijoux! As-tu lu sa bio?
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 19h27

    5) Ah, Colette!
    Voilà près de 20 ans qu’elle me poursuit.. et je n’ai toujours rien lu d’elle.
    Encore des ouvrages à ajouter à ma pile en attente.
    Dis- moi, par quoi est-il préférable de commencer?
    Commentaire n°5 posté par fée des agrumes le 16/09/2008 à 11h55

    => Eh bien celui dont j’ai tiré l’extrait, en Livre de Poche (n°373), « SIDO », qui contient donc ce texte parlant de sa mère, suivi des « Vrilles de la Vigne »
    Tu ne le regretteras pas, si tu as apprécié ces quelques mots aujourd’hui
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 19h31

    6) En général si je suis réveillée tôt, c’est que je ne me suis pas couchée… J’aime ces nuits blanches où le temps semble suspendu
    Commentaire n°6 posté par Coq le 16/09/2008 à 15h21

    => Oui, aussi, mais c’est plus rare que m’éveiller très tôt. C’est très spécial, l’univers nocturne, j’aime beaucoup
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 19h32

    7) Bonsoir,
    J’ai fait mon mémoire de maîtrise sur Colette, enfin Colette et les femmes. C’est mon auteur préféré, avec Camus, une grande ouverture d’esprit pour l’époque, d’une intelligence rare et subtile.
    Commentaire n°7 posté par Marcovaldo le 16/09/2008 à 19h36

    => Ah ben voilà, tout à fait!! Une intelligence rare et subtile dans l’art de tisser les mots … j’adore!
    Grand sourire!
    Réponse de mariev le 16/09/2008 à 20h56

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