discours de Le Clezio / Nobel (fin)

Hommage final …
Et fin de l’histoire de mon papa … qui n’a jamais reçu de réponse.
L’amusante coïncidence étant que ma copine Delphine (la chanteuse des Fisheyes) a également écrit à Le Clézio et qu’il ne lui a pas répondu non plus
Statistiquement, quelle est notre chance de connaître DEUX personnes qui ont écrit à Le Clézio?!!    😉

© LA FONDATION NOBEL 2008
Les journaux ont l’autorisation générale de publier ce texte dans n’importe quelle langue après le 7 décembre 2008 17h30 heure de Stockholm. L’autorisation de la Fondation est nécessaire pour la publication dans des périodiques ou dans des livres autrement qu’en résumé. La mention du copyright ci-dessus doit accompagner la publication de l’intégralité ou d’extraits importants du texte.

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge – à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui – ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya (River of fire). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de maloyas, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.

À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au coeur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.

Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.


J.M.G. Le Clézio , Bretagne, 4 novembre 2008

*

15 février 2009

5 commentaires

  1. Posté le 15 février 2009 à 16 h 08 min | Permalink

    Insondable …prise de peur …
    Mais , quelle frontière existe t -il entre le manque de culture et la betise …..
    Que tous les enfants aient droit à apprendre …un reve !…..mais pourquoi , certains ,devenus grands , restent stupides tout en ayant eu accès à la culture ..??

    répondre

    mariev répond:

    Fine question …
    Je crois que certains ont commencé de répondre dans leurs commentaires ci-dessus … le choix …
    Après, ça va se nicher dans une éducation, une façon de voir le monde, ou une transmission ratée … je ne sais … vaste!!

    répondre

  2. Posté le 15 février 2009 à 19 h 30 min | Permalink

    Quelle faim… pardon fin 😉
    Une sacrée conclusion tellement vraie et tellement belle…. ce n’est pas pour rien qu’il a eu le Nobel ce petit 😉

    répondre

    mariev répond:

    Rho … mais oui!! Quelle faim!! L’appétit de donner, témoigner, aimer, désirer, partager, écrire, travailler …!!

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  3. Posté le 16 février 2009 à 12 h 06 min | Permalink

    Et ben, après les judicieuses remarques précédentes, je suis nunuche avec mon enthousiame. 😆

    Au moins, avec l’éducation, ils auront eu le choix d’être stupides ou non, je crois. Parce qu’à mes yeux, l’essentiel est là, que chaque humain puisse jouir de sa liberté fondamentale qui est d’avoir le choix. Quand les besoins essentiels ne sont pas satisfait, qu’ils soient physiques, affectifs, culturels, les hommes deviennent des esclaves à la merci des cupides profiteurs.
    Les dictateurs ne brûlent- ils pas les livres? Ne choisissent- ils pas les penseurs, artistes et intellectuels « utiles » ou « convenables »?
    Bien des grands soit-disant penseurs à la mode et ou sur le devant de la scène sont profondémente stupides parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’est l’essence humaine ne se souciant que d’eux- mêmes
    « l’homme intelligent est celui qui sait qu’il ne sait rien » est certainement une de mes citations préférées (Platon ou Socrate), quand humilité est synonyme d’intelligence. et avec Le Clézio, il y a de ça, il me semble.
    enfin, je suis peut être à côté de la plaque.. j’ai faim. 😆

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    mariev répond:

    Oui … mais pourquoi faire ce choix, une fois que l’on est « cultivés »?
    ça doit dépendre de la culture, donc de l’éducation …
    C’est pareil que la différence entre ceux qui cultivent et mangent des trucs bourrés de pesticides et ceux qui font attention, optimisent l’environnement, observent et écoutent ce qu’ils font pousser
    Je sais pas … c’est vaste, vaste!!
    Mot-clé : humilité, tout à fait d’accord

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  4. Posté le 17 février 2009 à 2 h 48 min | Permalink

    @fée des agrumes –> Si tu as faim tu dois être à côté de la plaque de cuisson 😛
    pardon, je sors 😛

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    mariev répond:

    Bah non, reviens!! 😛

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  5. Posté le 20 février 2009 à 8 h 53 min | Permalink

    et Coq, bien sûr que j’étais à côté de la plaque, très loin même ! … maintenant, j’ai le ventre bien plein et il y a quand même qqch qui m’échappe.
    Peut être est-ce la représentation qu’on se fait de la culture dans une société qui donne une échelle de mesure à l’intelligence? Par exemple, il y a qq siècles, un lettré savait parler latin, voir grec et cultivait les lettres, maitenant, sont considéres comme haut du paquet les scientifiques, les économistes, les financiers… et les litteraires sont à la traine.
    Par le travail, je sais qu’il est possible de comprendre la logique des tests psycho techniques, des tests de Qi ou psychologiques. Les dés sont tronqués quand un connait la technique et les passe et un autre qui ne connait pas la technique.
    Toute cette reflexion me ranène à l’ensorcellement du monde, finalement et nos raisonnements irraisonnés. Hihi
    Finalement, je crois que je ne vais pas trop réfléchir ce matin, je suis ramollo!

    répondre

    mariev répond:

    Savoir rester ouvert aux « codes » des autres
    Il est dommageable en effet qu’on ne laisse plus guère de champ à la créativité et aux arts dans notre société actuelle (et sans dénigrer les sciences, qui sont très propices à la création aussi)

    T’étais ramollo, là!!??
    Ok, d’accord …

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