discours de Le Clezio / Nobel (4)

et la littérature aujourd’hui, dans la mondialisation et les nouvelles technologies?

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Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature – c’est là que je voulais en venir – n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.

Il y a deux raisons à cette nécessité :
D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes – du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur époque.

Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde – capable de dire la science ou d’inventer les mythes.

Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.

L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux – le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.

Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’écriture.

Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.

La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants – en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut – et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs – est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites minoritaires – très majoritaires en nombre parfois – permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.

Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois – je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature – Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.

*

13 février 2009

5 commentaires

  1. Posté le 13 février 2009 à 14 h 04 min | Permalink

    La conscience de soi qui permettrait d’entendre le concert de l’humanité, et tout ça à travers le language, la modulation des mots… Belle leçon d’humanisme… Alors je vais te dire: en recevant une gamine soit disant victime de viol, elle nommait l’acte sexuel: « ça ». Je lui ai demandé de nommer ce « ca ». elle a répondu: « Que je le nique »… on n’est pas au bout de notre travail. Pas besoin d’aller au fin fond de l’Afrique, hein?
    Belles vacances à toi: je te souhaîte plein de lumière à respirer pour l’avenir.

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    mariev répond:

    Ou, pour reprendre un mot que je viens d’utiliser dans une autre réponse … une « symbiose » instinctive

    Mais ce n’est pas gagné, non, miseyre … :(

    Merci Ut, beaucoup!! 😉

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  2. Posté le 13 février 2009 à 14 h 44 min | Permalink

    belle exemple d’humanisme, oui, dont ce monde a malheureusement bien besoin
    avec internet, hitler n’aurait pas dépassé la porte de sa chambre? peut-être … ou peut-être pas
    je ne suis pas cretain que nous soyons à ce jour à l’abri des dictatures et des colonialismes
    la preuve? ce soir : 20h00

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    mariev répond:

    Oui … tout dépend de la dextérité avec laquelle on utilise les outils … y’a certains de mes élèves qui se ridiculisent en utilisant mal l’ordi et le Net, et y’a des mecs diaboliques qui en font une arme redoutable, et hélas, je crains de devoir contredire Le Clézio sur ce point aussi … Hitler aurait su quoi en faire, probablement

    Qu’est-ce qu’il y avait ce vendredi 13 à 20h (j’étais sous la neige, pas de TV!)

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  3. Posté le 13 février 2009 à 14 h 45 min | Permalink

    Pourquoi cite-t-on toujours « Call of the Wild » ? Le meilleur par Jack London, c’est « To Build a Fire ».

    J’espère que les vacances se passent bien !

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    mariev répond:

    Je ne sais pas, moi!
    Mais il semble que ce livre-là ait particulièrement marqué monsieur Le Clézio … pour ma part, ce serait plutôt « White Fang », tu vois … 😉

    Les vacances furent chouettes, je raconte bientôt!
    Merci!

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  4. Posté le 13 février 2009 à 17 h 49 min | Permalink

    Y m’énerve , ce mec ….l’a pas inventé l’eau chaude , merdalors …conscience de soi, boudiou …j’ai écrit sur ça un livre qui s’appelle  » Voyage  » …m’énerve ! ;)))))

    Je plaisante , naturellement …

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    mariev répond:

    Ah ben je préfère, z’ai eu peur que tu nous fasses un gros coup de chaud, là, sur mon blog, pouf! Une Chris toute rouge et raplapla

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  5. Posté le 14 février 2009 à 12 h 40 min | Permalink

    Quel homme! Quel esprit!
    Donner du sens, vivre les uns avec les autres parce que cela nous est nécessaire. considérer l’humanité dans son ensemble, respecter la place énorme du langage en tant que fondement de la relation à soi et à l’autre…
    Mmmm, Boris dans un tout autre registre ne dit rien d’autre et force est de constater que ceux qui réfléchissent vont dans le même sens. mais pourquoi ces évidences sont- elles si difficiles à entendre?
    Quant aux langues, qu’elles soient majoritaires ou minotaires, chacune d’elles parle d’une représentation du monde. Si une langue meurt, c’est son univers qui disparait et l’humanité qui y perd. Voilà pourquoi je crois essentiel de ne pas se laisser aller à la suprématie facile des langues dominantes. Qu’elles vivent sans écraser ou anhilier les autres.

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    mariev répond:

    Symbiose … peut-être sommes-nous le seul animal à en être dépourvu …

    J’y pensais encore aujourd’hui, en traversant des villages dont le nom est donné en « français » puis en patois (occitan) … je me disais juste : NON à l’uniformisation!!!!!

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